En tant que photographe de paysage, j’aime particulièrement partager les images de vues incroyables que je peux rencontrer durant mes excursions.
Et quand tous les éléments sont réunis, un panorama superbe, des conditions de lumière au top, une météo qui vient amener la petite ambiance qui sublime tout ça, et la composition qui organise l’ensemble dans une image parfaite, c’est absolument génial. Les émotions sont exacerbées, et les retranscrire pour les transmettre, c’est vraiment le graal.
De ce fait, je suis sans cesse à l’affût de ces conditions parfaites. Et c’est tellement facile de se dire : « Aller hop, c’est le moment, tout est réuni, j’y vais-je fais ma photo, je rentre et elle va faire le buzz de suite… »
Sauf que…
Ça c’est la vie de rêve ! La réalité, c’est souvent différent. Et il y a même des fois où ça n’a plus rien du plaisir de se balader et ramener de belles images dans la boite…
C’est un peu cet aspect des choses que j’aimerai vous partager au travers de cet article. On ne voit bien souvent que la face agréable de la chose. Quand on voit une photo sublime, on ne pense qu’à cet instant de bonheur que le photographe partage, mais avant, combien de fois il s’est planté, combien de fois il a essayé et ça n’a pas fonctionné, les remises en question, les doutes, etc.
Sans plus attendre, je vous emmène dans le vif du sujet. On repart quelques mois en arrière, on est fin de l’été 2020. À cette période, le covid s’est invité dans notre quotidien avec les conséquences que l’on connait. Et avec les restrictions que l’on a vécues, beaucoup de mes sorties ont été repoussées ou annulées. Et moi qui ai vraiment besoin de m’évader en montagne régulièrement, je dois dire qu’il a fallu faire face à la frustration plus que de raison. Mais je ne suis pas là pour me plaindre de cela, j’ai certainement moins subi cette situation que beaucoup de gens, c’est simplement pour vous dire que, fin d’été 2020, je suis mort de faim, j’ai une hâte particulière de partir camper !
Je me libère donc un petit créneau pour me prévoir une petite sortie sur 2 jours. Et autant dire que je vais exploiter ce créneau à fond.
Niveau destination, on va faire simple. J’ai besoin de me retrouver, donc direction ma vallée de cœur : le Valgaudemar !
L’idée que j’ai, c’est de profiter un maximum, donc je me prévois une belle boucle sur 2 jours qui me permet de passer par plusieurs endroits, en particulier pour le coucher du soleil et le lever du soleil le lendemain, les moments clés !
Pour le coucher, j’ai choisi le Pic gazonné. Une sorte de promontoire qui s’avance au milieu de la vallée. Avec les lumières rasantes du coucher, on devrait avoir de jolies ambiances vespérales avec les derniers rayons qui viendront lécher les crêtes.
Pour le lever par contre, je voudrais aller au Pic de Vallonpierre. Ce qui implique donc une petite ascension nocturne depuis le refuge du même nom. Ce sera d’ailleurs mon coin de bivouac, le lieu s’y prête à merveille. Les abords du refuge sont un petit paradis à la montagne avec un joli plateau herbacé, avec un petit torrent qui descend des glaciers et le petit lac. Bref un coin propice pour se ressourcer pendant ce beau périple.
La première étape c’est d’aller au refuge de Vallonpierre avant le soir pour m’installer tranquillement pour la nuit, et après, profiter de la soirée pour aller sur le Pic gazonné. Mais comme je pars tôt pour profiter, je me prévois une petite boucle par le refuge de Chabournéou qui permet ensuite une petite traversée un peu plus sauvage vers Vallonpierre.
Je pars donc tout plein d’entrain à l’idée de passer ces 2 jours dans « mes montagnes » !
Mais je ne vais pas faire durer un faux suspens longtemps, l’entrain n’a pas duré ! Très rapidement, avant d’arriver sur Chabournéou, j’ai senti que ça n’allait pas être simple.
Premier constat, ça fait un moment que je n’ai rien fait niveau sport, c’est sans appel, je n’ai aucun rythme. Je n’avance pas !
Deuxième constat, je suis parti tout feu tout flamme, en pensant que l’envie ferait le reste, je me suis très mal alimenté avant de partir. Erreur qui se paye cash !
Et enfin, dernier constat, en plus des 2 précédents, le poids du matos photo, plus le matos pour le bivouac, le sac pèse encore plus lourd que d’habitude.
Mais bon, ce n’est pas une fatalité, j’ai du temps devant moi, ça sera un peu plus long que prévu, il faut juste que je prenne le temps qu’il faut pour ne pas me griller.
En prenant le temps qu’il faut, on arrive aux étapes que l’on se fixe. Mais le prix est peut-être plus élevé que ce à quoi on peut s’attendre. Et c’est ce qu’il s’est passé pour moi.
J’essaie de m’arrêter régulièrement, de profiter un peu de l’environnement, de prendre des photos quand l’occasion se présente. Il y a des torrents à traverser, de jolis points de vue, bref, il y a de quoi faire. Je ne m’en rends pas compte de suite, mais rien ne va fonctionner. Pas moyen d’obtenir d’images qui me plaisent. Le premier réflexe, c’est donc de se dire : « De toute façon, le paysage ne s’y prête pas, ce n’est pas possible d’obtenir de belles images, ce n’est pas de ma faute… »
Une fois arrivé sur place, au refuge de Vallonpierre, que j’ai trouvé mon coin pour passer la nuit, j’ai l’esprit tranquille. Je peux me détendre, je n’ai plus d’impératif en termes d’horaire ou autre, tout ce qu’il faut pour pouvoir m’amuser en termes de photo.
Et bien, je dois dire que j’ai été assez surpris de voir comment notre corps peut réagir de manière totalement inattendue en fonction des situations. Le mental et le physique, autant peuvent fonctionner ensemble, autant ils peuvent lâcher chacun de leur côté.
Le physique m’avait lâché très tôt, mais au mental, j’ai pu avancer un certain moment. Mais après, ça a été au tour du mental de s’échapper. Et à ce moment-là je me suis senti complètement vidé. Plus une seule ressource. Manger ne change rien. Se reposer, même chose. Et la photo, je n’en parle même plus. Impossible de m’organiser, de creuser un peu les alentours, trouver une composition qui puisse marcher un tant soit peu, plus vraiment de sensibilité aux ambiances ou aux textures… Le vide, le néant !
Pourtant techniquement, il n’y a rien de compliqué. Le cadre est là, c’est beau ! Les lumières changent, le jour commence à décliner avec les lumières qui s’adoucissent… Mais non, rien n’y fait !
Un autre élément me surprend un peu. J’ai l’habitude d’être seul. Quand je pars, c’est souvent le cas. Je n’ai aucun problème à rester des heures à contempler la montagne, loin de tout. Au contraire, j’aime ces instants ! Mais cette fois, ça ne le fait pas. Je suis épuisé physiquement et mentalement, et je me sens seul, pas à ma place, comme un intrus. Et le questionnement vient tout seul : « Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je fais ça ? Quel est le but de tout ça ? »
Et finalement, il n’y a qu’une solution pour régler tout cela.
Malheureusement, vu les tours que sont en train de me jouer mon corps et ma tête, la seule issue raisonnable à cette sortie un peu plus folklorique que prévu, c’est de rentrer tranquillement et de ne pas chercher à pousser plus loin pour cette fois. Tant pis pour les projets, en soi, ce n’est pas bien grave. Mais avec le recul, il y aura des enseignements à tirer de tout cela.
À 20h, me revoilà à la voiture, le bivouac a tourné court. Les 2 pics prévus se sont bien passés de ma présence, et je ne ramène qu’une leçon de tout cela, chose dont je ne me rendrais compte que plus tard.
En écrivant ces mots, je me rends compte que je parle de réactions, d’expériences que j’aurais pu vivre en faisant des trucs extrêmes, comme si j’étais parti en expédition au bout du monde, que j’avais été confronté à des conditions telles que mon corps aurait été au bout de lui-même…
Non, en fait, c’est juste en partant en petite randonnée, tranquille, pas bien loin de chez moi, en faisant des choses tout à fait banales…
Mais ce qu’il y a de bien avec ce genre de situation, c’est qu’on est remis un peu à sa place, celle d’un simple être humain qui a ses faiblesses et ses limites, et qui a des capacités qui, des fois, peuvent être loin, mais tellement loin de ce à quoi on pourrait s’attendre.
Une belle petite leçon d’humilité, face à la nature, et face à soi-même.
Une dernière vue sur le glacier des Rouies, en face du refuge de Vallonpierre.
Vous aurez certainement noté le choix délibéré du noir et blanc sur cet article qui illustre assez bien mon état d’esprit…
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Guillaume de Bouillanne